Dans la réserve, il m’est plusieurs fois arrivé de voir des iguanes -des grands lézards ou des sauriens-, alors qu’ils se chauffaient au soleil sur une pierre plate dans le lit d’un fleuve ou d’une rivière. Leur forme n’est guère belle, mais on ne saurait imaginer rien de plus joli que leurs couleurs. Elles brillent et étincellent comme un tas de pierres précieuses, ou comme un morceau de verre d’un vitrail ancien. Ils s’enfuient quand on s’approche d’eux, et l’on croirait coir sur les pierres derrière eux un faisceau lumineux de bleu ciel, de vert et de rouge vif, si toutes les couleurs du spectre flottaient un instant dans l’air, telle la queue d’une comète. Une fois j’ai tué un iguane. Je songeais à toutes les belles choses que je pouvais faire avec sa peau. Mais il se passa une chose étonnante que je n’ai jamais oubliée. En m’approchant de la bête morte sur sa pierre, oui, tandis que je franchissais la vingtaine de mètres qui me séparaient de lui, je le vis faner et pâlir, toutes se couleurs s’éteignirent comme dans un dernier souffle et, quand je le touchai, il était aussi gris et mat comme un bloque de ciment. C’était le sang qui coulait et battait dans le corps de la bête qui avait émis cette richesse de couleurs. Maintenant que la flamme était éteinte et l’âme envolée, l’iguane était aussi mort que du sable.
karen blixen
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